ARTT et Organisation du travail


Les conditions de travail dans l’entreprise et le vécu des compagnons

Les répercussions du changement organisationnel sur les revenus des compagnons
Les répercussions du changement organisationnel sur les conditions de travail
Les répercussions du changement organisationnel sur la vie familiale et sociale


Dans le cadre de notre analyse des conditions de travail du personnel de chantier, nous nous sommes interrogés sur la façon dont cette question est traitée au sein de l’entreprise. L’entreprise se préoccupe des conditions de travail d’un point de vue réglementaire via la question de la sécurité sur les chantiers. Il existe en effet une relation forte au sein de l’établissement entre les conditions de travail et la sécurité sur les chantiers quel que soit le service ou le niveau hiérarchique considéré. Ses indicateurs correspondent aux ratios concernant les accidents du travail, les maladies professionnelles, les budgets des dispositifs de sécurité, les formations à la sécurité, les campagnes d’informations… Aussi, dans le cadre de l’organisation du travail sur le chantier, le chef prend en compte la question de la sécurité pour les compagnons. La manière dont il traite cette dernière va donc déterminer pour le personnel ses conditions de travail proprement dites recouvrant par conséquent un champ plus large. En effet, la sécurité n’est qu’un des déterminants des conditions de travail pour les compagnons qu’ils ne considèrent pas par ailleurs de la même façon que leur hiérarchie. Il existe à leurs yeux d’autres facteurs de conditions de travail tels que :

  • Le niveau de rémunération ;

  • Les délais " corrects " ;

  • Le matériel suffisant et adapté à cause de son volume, de sa taille, de son poids, de sa facilité de prise ;

  • Les matériaux à cause de leur toxicité éventuelle ;

  • L’ambiance dans l’équipe puisque sa stabilité apparaît comme une condition essentielle de l’efficacité du travail et de la sécurité ;

  • La charge physique avec les manutentions, les déplacements, les changements de niveaux, les mauvaises conditions climatiques et les postures difficiles…

Nous proposons donc dans le cadre de notre analyse ergonomique des conditions de travail du personnel de chantier de tenir compte alors du vécu des compagnons. De notre point de vue, le vécu des compagnons est ancré dans le réel du travail, dans la réalité du chantier. Les compagnons peuvent donc nous informer sur la relation santé-travail s’il est possible de donner sens à leur vécu par rapport au réel du travail, à la réalité du chantier. Lors de notre intervention ergonomique, nous formalisons la relation subjective des compagnons entre les déterminants de l’organisation du travail sur le chantier et la santé pour comprendre autrement le travail réel à partir des entretiens individuels et collectifs que nous effectuons.


Les répercussions du changement organisationnel sur les revenus des compagnons

En travaillant quatre jours au lieu de cinq comme sur un chantier dit classique, les compagnons perdent le paiement d’un déplacement et d’un panier par semaine. Or cette indemnisation constitue une source de revenus à part entière pour le personnel et sa suppression est par conséquent mal vécue.

Le conducteur de travaux propose aux compagnons à titre exceptionnel, parce qu’il s’agit d’un chantier expérimental, de donner une prime en fonction des résultats obtenus sur le site et de la solidarité dont font preuve les membres de l’équipe pour compenser la perte de revenus. Le chef de chantier précise que le gain obtenu si les compagnons se trouvent au-dessous des temps unitaires peut être également reversé sous forme de gratification.


Les répercussions du changement organisationnel sur le travail et ses conditions de réalisation selon les compagnons

Un travail plus fatigant

Les journées de travail sont désormais de neuf heures. Elles sont plus longues que sur un chantier classique de l’entreprise (7,25 heures). Les compagnons soulignent que ce changement de rythme de travail est difficile parce qu’il faut le temps de s’y habituer. " On se sent plus fatigué en fin de journée " en particulier les compagnons plus âgés.

Le temps de travail au-delà des horaires est difficilement accepté. " Après neuf heures, faire du rab, c’est dur ".

Par ailleurs, il est important pour eux de prendre en compte les déplacements qui viennent également augmenter la durée de la journée de travail même s’ils sont réduits du fait qu’il s’agit de l’équipe de compagnons d’Amiens.

Un travail souvent en sous effectif

La composition des équipes de travail évolue du point de vue des compagnons. Auparavant, il y avait toujours deux compagnons qualifiés par binôme de travail. Aujourd’hui, les binômes se composent davantage d’un compagnon qualifié avec un apprenti ou un stagiaire et quelquefois, seul pour effectuer une tâche où ils étaient deux par le passé. Ils ont donc le sentiment d’être en sous-effectif ce qui conduit à augmenter leur charge de travail.

Certains compagnons apprécient la journée de repos supplémentaire mais ce n’est pas intéressant de leur point de vue s’il faut en faire plus quand on est là. Nous notons donc que ce n’est pas tant la durée de la journée de travail que supporte le moins les compagnons mais bien la charge de travail qui en résulte. Il manque du personnel pour effectuer le remplacement des personnes en repos. Les trois polyvalents ne suffisent pas, ce qui alimente à leurs yeux ce problème de travail en sous-effectif et participe à l’augmentation de leur charge de travail lorsqu’ils sont présents sur le site.

Pour gérer le travail en sous-effectif, la polyvalence sur le chantier se développe aujourd’hui, selon les compagnons, pour l’ensemble du personnel et cela de plus en plus souvent. Un coffreur plancher peut faire de la plomberie, un maçon briqueteur du ferraillage. L’encadrement et la maîtrise distinguent cependant la notion d’acquis de formation qui leur permet de faire à un compagnon effectuer différentes tâches et celle de spécialisation qui renvoie davantage à la polyvalence. Toutefois, l’inquiétude des compagnons porte sur leur appartenance à un corps de métier qu’ils revendiquent (les acquis sociaux, les valeurs, les règles de métier, etc. …).

La nouvelle organisation du temps de travail vient amplifier les évolutions observées sur les chantiers par les compagnons en particulier leurs effets négatifs.

Des changements d’équipes trop fréquents et déstabilisants

Tous les jours, un compagnon de l’équipe s’en va en repos. Tous les jours, il y a par conséquent pour les compagnons une équipe de travail différente qui doit se réorganiser, redistribuer les missions et les rôles de chacun. Lorsque les compagnons ont l’habitude de travailler ensemble, ils se font confiance et construisent des repères communs. Les changements d’équipes nécessitent alors de réorganiser le travail mais également d’aider les nouveaux et de contrôler ce qu’ils font. Ils constituent un coût pour le personnel d’autant plus qu’il faille respecter un rendement par équipe et une qualité de travail.

Dans le cadre de la nouvelle organisation du temps de travail, les changements d’équipe sont donc fréquents. Il n’est pas facile du point de vue des compagnons de faire également le suivi, même de son propre travail.

Les changements d’équipes de travail introduisent ainsi une discontinuité dans le travail qui est mal vécue par les compagnons.

Ils se renvoient la balle et prennent l’exemple de l’échafaudage à monter pour illustrer ce fait, le chef de chantier celui de la pose des briques.

Ces situations de travail contribuent à dégrader le climat social entre les compagnons mais en particulier entre les compagnons et la maîtrise qu’ils tiennent pour responsable de la pénibilité de leurs conditions de travail.

Une contrainte de temps plus forte

Les compagnons soulignent que les délais entre deux tâches sur un même ouvrage sont de plus en plus courts contrairement au passé. Cette situation a des répercussions négatives sur la qualité de leur propre travail et leur demande d’augmenter leur niveau de vigilance. Par ailleurs, ils sont amenés certaines fois à reprendre les ouvrages et ils ont le sentiment que cela pourrait être évité s’ils avaient le temps de bien faire.


Les répercussions du changement organisationnel sur la vie familiale et sociale des compagnons

Les compagnons travaillent quatre jours sur sept et bénéficient par conséquent d’un troisième jour de repos supplémentaire dans la semaine. Cependant, ce n’est pas un jour de repos fixe dans la semaine puisqu’il varie d’une semaine à l’autre. Les compagnons précisent que ce n’est pas facile de s’organiser avec ce jour de repos variable compte tenu des activités existantes des autres membres de la famille.

Lorsque ce jour de repos est un vendredi ou un lundi, il est toutefois très apprécié par les compagnons puisqu’il leur permet de profiter d’un long week-end.

Lorsqu’il s’agit d’un jour de repos dans la semaine, les compagnons dont les femmes travaillent également n’apprécient pas de se retrouver seuls à la maison. Par ailleurs, du point de vue du travail, ils ont l’impression de redémarrer deux fois la semaine en particulier si c’est un mardi (une fois le lundi et une autre fois le mercredi).