Innovations et ARTT au sein des TPE du bâtiment


La démarche
Modalités d’ARTT retenues
Impact de l’ARTT sur l’organisation de l’entreprise
L’équilibre économique de l’ARTT
L’emploi
Bilan général


Le travail d'étude s’est fondé sur une enquête auprès d’artisans, qui ont mis en place la réduction du temps de travail de manière anticipée, et donc volontaire, par rapport à la loi Aubry 1. Cette loi n’oblige les entreprises de moins de 20 salariés à être au régime des 35 heures qu’à partir du 1er janvier 2002.

Au total sept artisans ont été interrogés, ainsi qu’un consultant ayant réalisé une douzaine d’interventions d’appui-conseil dans des entreprises artisanales du bâtiment. Ces artisans sont dans deux régions : la Haute-Normandie (6) et l’Île-de-France (1). Le consultant est intervenu en région parisienne. Ce sont surtout des entreprises de petite taille, souvent inférieure à 6 salariés. Toutes les entreprises interrogées présentent des caractéristiques particulières : elles sont toutes adhérentes à la CAPEB et ont fait appel à un appui-conseil. En outre, les couvreurs, plombiers-chauffagistes sont sur-représentés. Elles ont toutes commencer à appliquer la réduction du temps de travail depuis au moins six ou huit mois.

Ces entreprises font partie d’un ensemble d’une trentaine d’entreprises adhérentes de la CAPEB, et dont nous avons obtenu les coordonnées par l’intermédiaire de la CAPEB de la Haute-Normandie et par un consultant qui travaille pour la CAPEB Paris (plombiers-chauffagistes). Sur cet ensemble, une dizaine a accepté d’être interrogée par téléphone et nous avons pu avoir un entretien avec sept d’entre elles.

Les entretiens ont donc été réalisés par téléphone auprès des chefs d’entreprise ou de leur collaboratrice directe (deux cas, dont une étant l’épouse de l’artisan). Ils ont eu lieu entre mars et mai 2001.

Il s’agit ainsi d’un point de vue partiel, mais intéressant, eu égard au faible nombre de travaux menés jusqu’à présent sur le sujet. On notera que le travail d’étude réalisé consiste surtout en une analyse de discours d’acteurs. Il n’a pas été possible d’aller au-delà. Il est important de souligner que la période 1999-2000 – période sur laquelle porte cette enquête – a été très favorable aux artisans du bâtiment: baisse de la TVA à 5,5%, dégâts de la tempête de décembre 1999, croissance de la consommation des ménages (qui a tiré pour une bonne part celle de l’économie française en général). L’environnement économique a poussé les artisans à recruter et a gonflé très fortement leurs carnets de commande. Il est donc difficile d’apprécier quelle est la part de l’ARTT dans les recrutements effectués.


La démarche

Deux motivations majeures, plus une, ont présidé à l’engagement des artisans.

Ne pas être "bousculé" en 2002

Les chefs d’entreprise interrogés font part d’une volonté d’anticipation qui repose sur la crainte d’être "bousculé" s’il faut passer à 35 heures au 1er janvier 2002, sans s’être un peu préparé. La démarche résulte avant tout de la décision du chef d’entreprise, informé par la CAPEB de l’accord d’anticipation signé par cette organisation en septembre 1998 et peu de la demande des salariés.

"Je ne voulais pas attendre 2002, l’euro, l’ARTT et les changements politiques."

Les aides ont joué un rôle majeur

L’anticipation a été largement aidée par les aides que les chefs d’entreprise ont souhaité obtenir au taux maximum (aide incitative).

"Ils attaquent l’ARTT par le biais des aides : autant y aller maintenant avec des aides, au taux maximum. " (consultant)

"Je suis franc, j’ai voulu profiter au maximum des aides, bien que je pense que la loi est mauvaise et qu’il aurait mieux valu décider un allégement général des charges." (Plombier-chauffagiste)

Les aides financières n’ont pas toujours été recherchées pour embaucher en même temps que réduire la durée du travail. Mais elles ont toujours permis d’amortir, voire dans certains cas, compenser les coûts liés à cette réduction.

Être comme les plus grandes entreprises

Il s’agit d’un point de vue minoritaire qui a toutefois été exprimé par une entreprise qui, confrontée à la nécessité d’embaucher à la suite de la tempête, s’est vu demander par les candidats à l’emploi si l’entreprise était à 35 heures.

Le rôle de l’appui conseil

Il faut rappeler que l’appui conseil permet l’intervention d’un consultant (jusqu’à 5 jours) prise en charge par l’État. La loi de finances 2001 a doublé les crédits (280 MF) pour cette aide. Toutes les entreprises interrogées ont fait effectivement appel à un appui-conseil. Ce dernier a permis aux entreprises de voir leurs lacunes, de préciser des schémas parfois incertains que le chef d’entreprise avait en tête, de faire des projections pour apprécier l’équilibre financier de la mise en place de l’ARTT, d’aider au montage du dossier auprès de la DDTEFP. Mais au-delà des aspects économiques et administratifs, l’appui- conseil a joué un rôle majeur vis-à-vis du personnel. Ce rôle, qui a été souligné à plusieurs reprises, montre que même dans une très petite entreprise le dialogue ne coule pas de source et qu’il peut être utile d’avoir un médiateur.

"L’appui conseil a été très positif, y compris et surtout vis-à-vis du personnel. Cela a permis de débloquer la situation, car les salariés bloquaient; ils n’ont pas la mentalité de faire avancer ensemble l’entreprise".

"Le consultant est venu trois jours, il y a eu une journée entière consacrée aux salariés, chacun a eu un questionnaire et toutes les réponses ont été mises à plat. Cela a été décisif car cela a permis d’instaurer une communication dans l’entreprise sur tous les sujets, ce qui se faisait peu avant".

Il en résulte donc un besoin de médiation eu égard à l’ARTT dans les très petites entreprises entre le chef d’entreprise et ses salariés. Le consultant rencontré au cours de notre étude a insisté sur le travail fait avec les salariés, obligatoire dans la démarche d’appui-conseil, et vis-à-vis duquel il peut y avoir parfois une petite réserve du chef d’entreprise.

"Lors des entretiens avec les salariés tous évoquent l’opacité de l’entreprise. Ils ne savent pas où elle en est ni de ses résultats, ni de son carnet de commandes."

Dans un cas au moins, le chef d’entreprise reconnaît que sans l’intervention de l’appui conseil, le refus d’un salarié aurait entraîné de fortes difficultés à l’application de la réduction du temps de travail. Ainsi, dans toutes les entreprises contactées, une discussion a été menée avec les salariés, mais plus sur les modalités de l’ARTT que sur l’opportunité d’anticiper, qui est une décision du chef d’entreprise, et qui, en général, était déjà prise. En définitive, l’ARTT est apparue comme une forte opportunité mais aussi comme un pari. Cependant, dans un cas un artisan semble avoir souhaité la réduction du temps de travail en étant persuadé que l’organisation de son entreprise et de ses chantiers permettrait d’absorber ce changement, donc en toute sérénité.


Modalités d’ARTT retenues

Le choix des modalités reste un exercice délicat malgré la définition de 4 possibilités au sein de l’accord de branche des moins de 10 salariés. En effet, il faut regarder les horaires précédents, réfléchir aux améliorations possibles en termes de gains de productivité, rester bien calé sur l’activité et faire un choix qui convienne aux salariés. De surcroît, la loi créant une nouvelle notion celle du temps effectif, on peut se trouver parfois dans une situation différente de celle qui pré-existait, notamment en raison de modalités différentes de décompte du temps de trajet.

Le choix tient compte de la situation concrète de l’entreprise

Le premier critère à prendre en compte est celui des exigences de l’activité et des désirs des salariés. De ce point de vue, il peut y avoir une organisation d’horaires différentes selon les activités.

"Pour les couvreurs, qui ont des interventions longues, il a été décidé de prendre un vendredi sur deux . Cette solution n’était pas adaptée aux équipes de plombiers, qui donc prennent, à tour de rôle, deux demi-journées tous les 15 jours : le vendredi après-midi et le lundi matin. Cette organisation permet une présence sur toute la semaine d‘au moins une équipe. La responsable administrative s’est calée sur l’organisation des couvreurs, quant aux deux patrons, ils prennent ½ journée par semaine".

Il peut y avoir des tâtonnements.

"Au début on a opté pour une demi-journée par semaine, puis une journée tous les 15 jours, pour enfin opter pour 7 heures par jour."

La modulation

Source de flexibilité, la modulation est utile pour les entreprises qui ont des activités saisonnières, mais elle n’est pas toujours aisée à mettre en œuvre.

"Dans l’entreprise, on a opté pour la modulation. Donc, il peut y avoir des semaines à 42 heures et des semaines à 20 heures. On remet les compteurs à zéro deux fois par an (juin et décembre). Si un tel a trop d’heures, il doit prendre des jours compensatoires : on ne paye pas les heures sup. Les ouvriers, ça les arrange . Ils prennent en moyenne leurs jours tous les 1,5 mois. On programme 8 à 10 jours avant. Sauf l’apprenti, qui est au régime 39 heures."

"Les salariés ont refusé la modulation, être 9 heures sur un toit, ce n’est pas possible et les patrons en ont convenu." (responsable administrative )

La nécessité d’un surcroît de travail face à l’augmentation des carnets commandes s’est traduite dans la plupart des entreprises par un recours aux heures supplémentaires, parfois aussi à l’intérim, en général pour les tâches moins qualifiées.

La délicate question des trajets 

La question des trajets pose trois types de question :

  • la conformité à la loi et à l’accord CAPEB, par rapport des pratiques professionnelles antérieures, qui ont dû être plus ou moins aménagées ;

  • les revenus des salariés ;

  • le contrôle du temps du temps de travail.

L’enquête ne permet d’avoir aucune certitude sur ces trois points, les cas rencontrés étant fortement différents. On peut les présenter à partir des cas suivants.

Entreprise 1.

"Avant les heures de trajet étaient intégrées dans le temps de travail. Maintenant, on paie des " primes de trajet ", en fonction de zones. Il y a 4 zones concentriques (la 1ère = moins de 5 km, etc.). Le point de départ et d’arrivée est toujours l’entreprise. Donc, évidemment, ça fait moins de revenus pour les ouvriers, car les primes de trajet ne sont pas du tout à la hauteur des salaires " (une entreprise de Normandie qui a un rayon d’action de 15 km).

Entreprise 2

"L’horaire est calculé à partir de l’entreprise où tout le monde passe le matin. Mais tous les chantiers sont à proximité, s’il y avait des chantiers éloignés ce serait différent, il faudrait sans doute compter autrement" (entreprise de la région parisienne avec un marché local).

Entreprise3

"Et puis finalement grâce à la loi qui crée le temps de travail effectif, on a opté pour 7 heures de travail par jour sur le chantier, les outils à la main. Les salariés partent de l’entreprise (ils préfèrent cela plutôt que de partir de chez eux), celui qui conduit le véhicule a une heure de trajet payé et les autres une indemnité de déplacement de 27f. Je suis tout à fait en conformité avec la loi. Les gars travaillent le même temps qu’avant. Ils reçoivent en plus le trajet" (une deuxième entreprise de Normandie).

Trois entreprises, trois situations différentes, alors qu‘elles ont la même activité. Les deux premières ont des interventions dans un périmètre restreint et le temps est décompté à partir de l’entreprise, la troisième décompte le temps de travail sur le chantier, mais indemnise les salariés qui passent à l’entreprise et prennent le véhicule de l’entreprise. Il est clair que des marges de manœuvre existent, qui font souvent l’objet de négociations entre patrons et salariés, en fonction de l’éloignement des chantiers et des pratiques anciennes de l’entreprise. Dans l’entreprise 3, selon les déclarations du chef d’entreprise, les salariés travailleraient sur le chantier le même nombre d’heures qu’avant, les salariés (en dehors du conducteur du véhicule) récupérant une indemnisation.

Quelle est la règle en matière de trajet ?

Il convient de distinguer les trajets librement effectués par le salarié de ceux qui ne le sont pas. Si le salarié se rend individuellement et par ses propres moyens sur le chantier, son temps de travail est décompté entre le moment où il arrive et celui où il quitte le chantier. Le temps de trajet et les frais de transport sont forfaitairement indemnisés par les indemnités conventionnelles de petits déplacements. Si les salariés se rendent collectivement sur le chantier avec un véhicule mis à leur disposition par l’entreprise, deux situations se présentent :

  • 1ère : l’option est volontaire, le trajet est effectué hors du temps de travail, seule l’indemnité de trajet est versée, puisque l’entreprise fournit le véhicule.

  • 2ème : l’employeur demande à ses salariés de passer à l’entreprise pour y recevoir des instructions, prendre du matériel, dans ce cas, le temps de trajet est assimilé à du temps de travail effectif et payé comme tel.

Dans un document diffusé en janvier 2001, la CAPEB indique que, pour assurer la pérennité de l’entreprise lors du passage à 35 heures, il convient de sortir intégralement les temps de trajet du temps de production, ce qui est conforme à la convention collective. Ceci doit se faire en laissant au salarié la possibilité de se rendre directement sur le chantier et en lui versant l’indemnité de trajet.


Impact de l’ARTT sur l’organisation de l’entreprise et sur ses relations vers l’extérieur

Des incidences négatives

Un surcroît de travail administratif pour assurer un décompte du temps

"La novation a résidé dans l’établissement de feuilles de temps pour assurer un décompte du temps effectif, ce qui n’était pas fait avant. Ces feuilles ont été élaborées avec le consultant. Elles indiquent le temps travaillé, les temps de trajet, elles sont remplies chaque jour par les salariés, regroupées le vendredi soir et compilées la semaine suivante. Elles ont conduit à l’élaboration d’un programme Excel spécifique…" (collaboratrice de l’entreprise)

"L’ARTT : c’est beaucoup de travail ; il faut compter tous les soirs les temps de travail, les temps de trajet, les zones de déplacement, etc. Tout mettre dans l’ordinateur. Alors qu’avant, une fois par semaine ça suffisait ".

Un surcroît de travail pour le chef d’entreprise

"C’est surtout le chef d’entreprise qui doit mettre en œuvre, lui-même et directement, une organisation plus serrée : il arrive tous les jours à 5 h. du matin à l’atelier pour préparer les camions, pour les chantiers. Pour ce faire, il a  tout dans la tête".

"Il n’y a eu aucune modification sensible dans l’organisation, des efforts avaient été faits précédemment car l’entreprise avait investi lourdement en matériel."

Ce chef d’entreprise, maçon, estime qu’un nouveau cap pourrait être franchi mais il faudrait embaucher davantage et se structurer différemment au plan administratif, ce qu’il ne souhaite pas, il voudrait travailler un peu moins (actuellement il travaille toute la semaine, plus le samedi et le dimanche matin). Un autre artisan estime également qu’il n’y a eu dans son entreprise aucune modification importante, mais parce qu’il avait déjà "investi" dans une bonne organisation. Un artisan cependant affirme qu’il n’y a pas surcroît de travail pour lui-même au sens strict, mais plutôt un surcroît d’attention et de rigueur. Ce qui l’oblige par exemple à travailler le samedi pour bien préparer sa semaine, mais cela ne signifie pas forcément un accroissement sensible de son temps de travail, mais plutôt un report en une seule fois, hebdomadaire, des temps de préparation.

Des aspects positifs

Parfois les points positifs n’ont pas de lien direct avec l’ARTT mais ont été renforcés par l’introduction de la réduction du temps de travail.

"Ce qui a été essentiel, c’est le dialogue qui s’est instauré, les gars se sont mis à parler de tas de choses, ils avaient des idées pour faire des améliorations ponctuelles, amélioration du système de monte-charges pour les couvreurs…"

"Au moment où l’entreprise est passée à 35h, je construisais des locaux neufs, cela m’a donc permis de m’agrandir, d’avoir des stocks, ce qui évite de courir. Un gros travail a été fait sur les pertes de temps inutiles."


L’équilibre économique de l’ARTT

Appréciation de l’équilibre économique

Dans tous les cas un exercice, plus ou moins précis, de simulation des effets de l’ARTT, a été réalisé avec le consultant, selon les déclarations des interviewés. Cet exercice laissait entrevoir, a priori, une faisabilité de la démarche. Aujourd’hui, certaines entreprises manquent de visibilité sur le résultat réel, soit parce que les instruments de mesure ne sont pas assez précis, soit parce que l’environnement s’est beaucoup modifié ce qui a eu un impact sur l’entreprise. Certains évoquent avec la baisse à venir des aides et la sortie de la modération salariale, la nécessité de trouver un nouvel équilibre.

"Plusieurs phénomènes ont permis d’absorber le coût du passage aux 35 h. (aides, TVA à 5,5%…) ; mais ça a été conjoncturel, maintenant ce n’est plus possible. Après 18 mois favorables, il n’y a plus de marge de manœuvre seule solution : le bénéfice va " y passer".

Les explications

Les aides

"Les salaires ont été maintenus, Mr S attend son bilan et son compte de résultat 2000. Sa masse salariale a augmenté, mais il pense que cela sera équilibré avec la diminution des charges sociales".

Dans l’entreprise de M.F, maçon, les aides, 13 000F par an par salarié, ont financé une réduction du temps effectif, temps effectif qui reste largement supérieur à 35h par semaine . Les heures effectuées entre 35 et 39 heures ont été payées au taux normal, ce qui n’est pas conforme à l’avenant à l’accord " artisans " signé en mai 2000.

"Nous, nous avons profité des aides, car nous voulions nous mettre progressivement dans le bain (et aussi de la TVA à 5,5%)".

La modération salariale

Les salaires de base ont été maintenus, comme le prévoit l’accord de branche "artisans", mais la plupart du temps il y a eu un gel des salaires et une modification de certaines primes ou rémunérations accessoires.

"Les salaires ont été maintenus, mais il n’y a pas eu d’augmentation. Par ailleurs, la prime d’intéressement liée au résultat a baissé en 2000 car le résultat d’exploitation a diminué : 360KF pour un CA de 4MF contre 397KF pour un CA de 3.7MF l’année dernière". (maçon)

"Les salaires ont été intégralement maintenus, et le terme gel des salaires n’a pas été prononcé mais les salariés ont compris que cette année, il ne fallait pas demander d’augmentation, évidemment cela tire un peu".(plombier-chauffagiste) 

La sortie par les prix

Elle est différente selon les professions et l’activité. Les entreprises essentiellement présentes sur les travaux d’entretien- réhabilitation ont pu profiter de la baisse de la TVA et externaliser une partie de leur surcoût vers le client. Parfois la démarche a été expliquée aux clients.

"La sortie en prix client paraît difficile dans la mesure où l’entreprise se trouve dans son activité construction neuve (70% du CA) en concurrence avec les constructeurs de maisons individuelles, qui ont des prix plus faibles. Il a déjà fallu répercuté une augmentation de 15% des prix des matériaux". (maçon)

Mr F a "l’idée que cela tient la route": il ne cerne pas encore clairement l’impact des aides dans ses relevés URSSAF ; par contre il a augmenté son taux horaire de 6 à 8%, et cela passe. Il s’est expliqué avec ses clients ". (couverture-plomberie)

Les gains de productivité

Si les chefs d’entreprise estiment que leurs gains de productivité sont minimes (soit parce qu’ils ne les mesurent pas, soit parce que la mise en place de l’ARTT s’est d’abord traduite par un investissement en temps, temps de contrôle des horaires notamment), le consultant rencontré a mis en évidence lors de ses appuis-conseils des défauts d’organisation chez des plombiers-chauffagistes auprès desquels il est intervenu en Ile-de-France : mauvaise gestion des chantiers, faible planification des livraisons, pas de réflexion sur le rapport temps de transport/ temps de travail, en particulier le vendredi où il n’y a que 4 ou 5 heures travaillées, mauvaise organisation des urgences, activité rémunératrice qui nécessite des dispositions spécifiques, déléguer davantage aux salariés. Certains ont répondu à cette question de devoir produire autant en moins de temps en adoptant un renforcement des règles, de la prescription (consignes) et la suppression des pauses (ce qui peut conduire à de l’intensification du travail), ces deux points mériteraient d’être creusés.

"Oui, il y a plus de consignes, plus de règles, qu’avant l’ARTT. Le patron dit à ses ouvriers : tu dois me faire ça, dans tant de temps. Plus les règles comme : plus de café avant 17h30. Il a fallu 6 mois pour mettre tout en place. Il n’y a pas de gain de productivité". (conjointe)


L’emploi

La loi Aubry a prévu un dispositif particulier pour les petites entreprises, puisque celles qui occupent au plus 8,3 salariés sont exonérées de l’obligation de créer des emplois à hauteur de 6%, tout en bénéficiant des aides. Même s’il n’y a pas d’obligation légale, la nécessité de reconstituer le nombre d’heures productives précédentes s’impose sauf à accepter une contraction de l’entreprise. Le surcroît d’activité en 2000 sous l’effet de la baisse de la TVA et de la tempête ne permet pas d’avoir une parfaite visibilité de la question de l’emploi ; néanmoins des embauches se sont faites, sans qu’il soit possible d’en définir la part imputable à la réduction du temps de travail.

Entreprise

Création emploi

Type emploi

Plombier, 7 salariés

1

1 jeune*

Maçon, 9 salariés

1

Mais depuis l’ARTT l’entreprise a plus de contrats spécifiques (qualification…)

Couverture, charpente, 5 salariés

1,5

D’abord intérim, puis apprenti, puis embauche de l’intérimaire

Plombier, 7 salariés

2

Embauches liées au développement

Plomberie-couverture

4

2 salariés et 2 apprentis**

Couverture- charpente- plomberie (3 salariés)

1

1 apprenti

Chauffage- couverture (6 salariés)

0

L’entreprise n’est pas aux 35 heures à la date de l’enquête. Elle est passée à 39 heures réelles (sans heures sup.) en octobre 2000 ; à 37,5 heures en mai 2001 ; elle sera aux 35 heures fin 2001.

*l’embauche a précédé la signature de la convention avec la DDTEFP, mais grâce à l’intervention du consultant elle a été considérée comme relevant de l’ARTT.
** dans cette entreprise 2 salariés sont partis se mettre à leur compte au moment de la tempête, ensuite 4 embauches ont eu lieu. Deux de ces embauchés avaient déjà travaillé dans l’entreprise ce qui a facilité leur intégration.


Bilan général

Cette étude confirme que la taille d’une entreprise n’est pas, en elle-même, un obstacle pour réduire la durée du travail. Mais il est vrai que le recul est faible (6 mois) par rapport à l’application des 35 heures et que, surtout, l’enquête a porté sur une frange avancée de l’artisanat. Mais les difficultés et tâtonnements rencontrés montrent la complexité du processus. La demande de réduction provient presque toujours des chefs d’entreprise, mais les salariés, après explication, y trouvent d’autant plus satisfaction que les modalités d’application correspondent à leur souhait. De façon générale, l’accord de branche étendu CAPEB a certainement facilité la mise en place de l’ARTT dans l’artisanat du bâtiment.

Pour ce qui concerne les entreprises artisanales qui ont anticipé la généralisation de la réduction du temps de travail, il semble que :

  • directement, en terme de production et de travail sur le chantier, l’ARRT n’a pas constitué un grand changement : " Ce n’est pas une métamorphose ".

  • en revanche, en terme d’organisation et, surtout, de travail administratif, est apparue une tâche nouvelle ou en tout cas renforcée de contrôle des temps et une tâche a été fortement renforcée : la préparation technique des chantiers.

  • l’ARTT a engendré plus de contacts avec les salariés.

  • pour les artisans, c’est surtout leur environnement qui leur pose problème : l’évolution législative et réglementaire leur paraît imposée sans tenir compte de leur spécificité (mise en place de l’euro, loi sur les déchets en 2002, etc.) ; les fabricants ou distributeurs de matériaux et matériels se sont mis aux 35 heures. D’autre part, la clientèle, dont une partie travaille 35 heures est tout autant exigeante en terme de délai de réponse et d’intervention de la part des artisans. Finalement, l’artisan apparaît très dépendant de ses fournisseurs et de sa clientèle de particuliers.

  • un point "dur" porte sur l’emploi et notamment celui des ouvriers qualifiés. Les 35 heures et la conjoncture économique, favorable, auraient nécessité des embauches, qui n’ont pu avoir lieu, du moins complètement. Le fait que les salariés qualifiés travaillent moins implique à la fois moins de présence sur le chantier et moins de formation au profit des jeunes ou des nouveaux embauchés et notamment des apprentis. Mais en même temps, cela suppose davantage de responsabilités (voire même parfois pour toute une équipe).

  • en termes de modalité, il semblerait que les artisans hésitent à recourir à une journée de travail rallongée (plus de 8,5 heures), surtout pour les activités les plus pénibles (couverture par exemple).

  • certains artisans estiment que la différenciation des horaires entre les salariés, soit au sein de la petite entreprise quand il y a mise en œuvre de l’ARTT différenciée selon les métiers, soit au sein d’un chantier où interviennent d’autres équipes n’étant pas encore aux 35 heures ou ayant des modalités d’application très différentes, crée des perturbations dans l’entreprise ou sur le chantier.

Au fond, les artisans voient davantage dans l’ARTT une innovation sociétale qu’une innovation professionnelle, même si la première peut entraîner à terme des changements sur le plan professionnel.